Keyti, un vrai MC
Parmi les groupes pionniers du hip-hop sénégalais, il y a eu Rap’Adio, groupe mythique s’il en est. Et au sein de Rap’Adio, il y avait Keyti. Peut-être l’un des MC les plus authentiques du rap made in Sénégal.
Keyti (c) Sandy Haessner
Si je devais être rappeur, j’aurais aimé être Keyti. Oui, sans aucun doute là-dessus. Le mec est d’abord un vrai MC — MC signifiant pour moi Mec Crédible. Il ne passe pas son temps à la télé ou à la radio à débiter tout et son contraire, comme beaucoup d’autres. Non. Il ne balance pas non plus des clips tous les six mois juste pour être « in ». Non.
Il ne fait rien de tout cela. Keyti est rare dans les médias. Et cette rareté n’est pas un hasard. Il le dit lui-même dans l’un de ses textes dont il a le secret : « Sama brain taxma ma crédible ». C’est un rappeur qui réfléchit, qui parle avec sagesse et humilité. Pour ceux qui ne le savent pas, Keyti est membre fondateur du crew le plus hardcore de l’histoire du rap sénégalais : Rap’Adio.
Ce groupe a révolutionné le hip-hop sénégalais. À mon sens, il a fait gagner au rap galsen une bonne dizaine d’années dans son processus de maturation. Sans Rap’Adio, j’en suis convaincu, on en serait encore à l’âge de la pierre non taillée. Sans eux, le rap ne serait pas devenu une véritable force au Sénégal, ni un ferment essentiel pour la consolidation de la démocratie et l’éveil des consciences. Leurs textes, souvent très critiques envers les autres groupes, ont créé une émulation réelle, poussant chacun à se surpasser. Ceux qui n’y sont pas parvenus ont tout simplement disparu ou se sont recyclés.
Keyti est pour moi un vrai MC — MC signifiant ici Mec Conscient. Lyriciste hors pair, fin technicien, engagé jusqu’au bout des ongles, il est difficile de compter ses classiques tant ses textes ont marqué, secoué et nourri toute une génération. Mes deux premiers portraits étaient faciles, car je connaissais très bien les artistes dont je parlais. Ce qui n’est pas le cas de Keyti. La dernière fois que je l’ai croisé, c’était à l’occasion de la Fête de la musique à l’Institut français. Nous étions d’ailleurs les deux seuls à être venus accompagnés de nos enfants.
Pour moi, c’était une manière de passer du temps avec mon fils, mais aussi de semer en lui les germes d’une conscience et d’un militantisme panafricain. Avant le concert, nous avions assisté à la projection du documentaire États-Unis d’Afrique du Canadien Yannick Letourneau. Et je suppose que c’était la même chose pour Keyti. Je l’ai vu jouer pleinement son rôle de père, avec sérieux et attention.
Les textes de Keyti sont toujours finement ciselés. Cela tient sans doute à sa formation universitaire. Il fait partie des rares rappeurs de sa génération à avoir suivi des études supérieures poussées. À l’aise aussi bien en anglais qu’en français, sa virulence s’explique par ce proverbe simple : « Qui aime bien châtie bien ».
On se souvient tous de son texte “Temps mort”, dont le couplet s’ouvrait par : « Sénégal bordel le ! ». Certains y ont vu de l’irrespect. Moi, j’y ai vu du réalisme. Keyti, je l’ai déjà dit, est aussi un vrai MC — Mec Cool. Il sait écrire pour le plaisir, pour relâcher la pression, pour s’amuser sans se renier. Son morceau “Coolena (Adja Mounass)” en est la preuve. Derrière son apparente légèreté, il cache une morale.
Personnellement, j’adore ce morceau parce qu’il est lié à une histoire vraie, presque improbable, qui montre la force des mots et celle du rap. À l’époque, mes amis et moi avions l’habitude de nous retrouver autour de la table d’une dame qui vendait du laakh dans le quartier. On y mangeait à petit prix, parfois même gratuitement, grâce à sa grande générosité. Mais elle avait un défaut : une curiosité sans limite. Elle voulait toujours savoir avec quelle fille on sortait, comment elle s’appelait, à quoi elle ressemblait.
Tous mes amis avaient fini par présenter leurs copines, sauf moi. Je n’en avais pas. Alors j’ai inventé une fille : Adja Mounass. La description était si convaincante que “Mère Laakh” y a cru. Certains amis, surtout des rappeurs, ont même confirmé l’avoir déjà vue. J’avais simplement emprunté l’Adja Mounass de Keyti. Cette histoire date de près de dix ans, mais il arrive encore que “Mère Laakh” me demande de ses nouvelles.
Keyti est aussi un vrai MC — Mec Clairvoyant. Le rap d’aujourd’hui est souvent rongé par la bêtise, la surenchère et le mensonge. Seuls ceux qui en préserveront l’essence pourront le sauver. Abd Al Malik l’a très bien dit : ne pas chercher à prouver qu’on est le plus pur ou le plus profond, mais simplement être. Vivre ses textes plutôt que les mettre en scène.
Selon moi, Keyti est l’un de ceux qui ont toujours compris et appliqué cela. Les vrais MC sont rares. Très rares. Mais Keyti nous l’avait déjà rappelé : « Ben real mo gëna camion fake ». Un seul MC authentique vaut mieux qu’une foule de faux. Oui, Keyti est un vrai MC.





























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