Smarty — Élévation : après l'Odyssée, la montée
Il est de ces artistes dont on scrute le silence avec autant d'intérêt que l'on écoute la parole. Salif Kiekieta, alias Smarty, rappeur burkinabè, ex-pilier du légendaire duo Yeleen, aura pris son temps. Cinq ans. Cinq ans de labeur, entamés dès le lendemain de l'Odyssée, son deuxième album solo. Cinq ans qui accouchent aujourd'hui d'Élévation, un opus de quinze titres, enregistré et produit intégralement au Burkina Faso. Ce détail, en apparence anodin, dit beaucoup sur l'état d'esprit d'un artiste qui aurait pu, comme d'autres, chercher ailleurs ce qu'il a choisi de construire ici dans son Faso
Cover d'Élévation, le nouvel album de Smarty
Le testament d'abord
Élévation s'ouvre avec « Le Succès ». Smarty aurait pu commencer autrement, plus légèrement, plus stratégiquement. Il ne le fait pas. Ce titre est une suite directe de « Rien À Prouver (RAP) », cette chanson-cicatrice, magnifique et dérangeante à la fois, qu'il avait posée en 2022 pour annoncer l'Odyssée. Mais là où « RAP » était une catharsis, un règlement de comptes avec lui-même autant qu'avec le milieu, « Le Succès » est un testament. Une lettre aux générations qui viennent. La voix a changé de registre : elle n’accuse plus, elle transmet.
Lève-toi. Et marche. Mais vers où ?
Le deuxième titre, Lève-toi, en feat avec Ifé, artiste nigériane, change d'altitude. C'est un hymne — intense, panafricain, généreux. Lève-toi. Lève-toi et marche. Marcher vers quoi ? « Liberté », le troisième titre, répond. La transition est presque narrative : le mouvement appelait une destination, la destination était la liberté. Smarty construit son album comme on construit un discours : il y a une logique interne, un fil conducteur.
À noter : « Lève-toi » se termine en Wedbindé. Ce basculement vers ce rythme n'est pas un ornement. C'est une déclaration. Élévation ne saurait se soustraire au contexte sociopolitique actuel du Burkina Faso. Il y plonge, prudemment, mais il y plonge.
L'entourage du chef
Après « Nicolas », quatrième titre, plus intime, Smarty revient à une veine qu'il connaît bien : la critique à travers le prisme du quotidien. Dans « Le Village », en feat avec Awa Guindo — une voix douce et nouvelle qu'on découvre ici avec plaisir —, il s’en prend à l'entourage du chef. Ceux qui profitent, ceux qui gravitent, ceux qui flattent. « Le Chapeau du chef », sur son premier album solo, visait la tête. « Le Village » s'attaque au corps entier. La dénonciation s'est élargie.
« Le Faucon », sixième titre, en feat avec Ariel Sheney, prend encore de l'altitude. Le titre plane, tendu, majestueux.
Le vrai-faux chanteur et le danseur congolais
Smarty a de l'humour. Il le prouve avec « Je chante faux », septième piste : l'autodérision assumée, revendiquée, jouée avec un sourire en coin. Après le faux chanteur, le vrai-faux danseur : « Comme un Congolais », huitième titre, prolonge la plaisanterie. Deux titres consécutifs qui allègent l'album et révèlent un artiste capable de ne pas se prendre au sérieux — ce qui est, paradoxalement, une marque de confiance en soi.
Combat, pardon et transmission
« Combat », « Tout Va Bien », « Tu Vieillis », « Allô Allô » : la suite de l'album balaie les émotions, de la résistance à la tendresse. « Le Pardon », en feat avec Young Ced, est l'une des collaborations où Smarty tend la perche à la jeune génération. Il y a dans ce geste quelque chose de cohérent avec l'esprit de l'album : Élévation ne parle pas que de soi. Il parle aussi de ce qu'on laisse derrière soi, de ce qu'on offre à ceux qui viennent.
En Toi : le rocher
L'album se referme avec « En Toi ». Une action de grâce. Smarty rend hommage à ce qu'il désigne comme son rocher — celui qui l'a tenu debout dans les moments sombres. C'est sobre, sincère, et d'une cohérence qui force le respect. L'album avait commencé par un héritage à transmettre ; il se termine par une reconnaissance de ce qui a permis la transmission. La boucle est bouclée.
46 minutes, 100 % Burkina
Élévation, c'est quinze titres bien enlevés, quarante-six minutes d'écoute — un album court mais sans remplissage. Enregistré et produit intégralement au Burkina Faso, dans un pays qui traverse une de ses périodes les plus sombres, le choix de produire localement est aussi, à sa façon, un acte. Smarty n'a pas fait Élévation dans un studio parisien ou dakarois. Il l'a fait chez lui.
Après l'Odyssée, l'élévation. Mais jusqu'où ? Et surtout : pour qui ? L'album répond en partie. Le reste appartient à ceux qui l'écouteront.






















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