Yatfu: "Nous sommes intemporels"
Yatfu album cover
Yatfu
L'Obs: Depuis 5 longues années, Yat Fu a disparu de la scène musicale. Qu’est-ce qui explique cette absence?
Jojo: Nous faisons partie de la première génération du hip-hop sénégalais. Cela fait maintenant 20 ans voir 25 ans que nous sommes présents. Alors, c’est tout à fait normal que nous nous retirions des projecteurs pour peaufiner de nouveaux plans. Dans la créativité, il est conseillé de disparaître des projecteurs quand on prépare un projet d’envergure afin de pouvoir revenir, avec un produit de qualité.
L'Obs: Entre-temps, n’avez-vous pas perdu vos repères?
Jojo: Non ! Parce que je pense que nous sommes des intemporels. Le temps et l’espace doivent être capitalisés. Nous faisons les choses avec le feeling, mais pas parce qu’il y a juste des exigences du temps. Nous ne sommes pas dans le conventionnel, nous sommes des anticonformistes. Donc, nous faisons les choses avec le cœur et l’esprit. Nous ne sommes pas dans une dynamique d’empressement.
L'Obs: Concrètement, qu’avez-vous fait durant cette absence?
Jojo : Nous avons travaillé avec beaucoup de producteurs, mais aussi avec des réalisateurs comme Ama Diop qui est devenu par la suite, le co-producteur du projet. Il y a également un label suédois qui est venu en appoint. Nous étions entre Dakar, New York, Baltimore et Stockholm.
L'Obs: Alors, à quoi peut s’attendre le public de votre retour?
Dry-Gun: On peut s’attendre à plus de maturité de Yat Fu. Nous en sommes au quatrième album et c’est un opus de 20 titres. La structure «Waliyaane» avec qui nous sommes en collaboration par le biais d’Ama Diop. Il nous a apporté de la musicalité dans ce projet et en quelque sorte, une certaine maturité. Avant, avec l’euphorie de la jeunesse, nous étions très virulents dans les textes, nous avions un style hardcore. Aujourd’hui, ce style a été dilué avec la connaissance musicale de «Waliyaanne». Alors, le public peut s’attendre à une musique de couleur avec l’album «Kaddu wurus». Nous avons aussi fait beaucoup de featuring, avec des artistes aussi bien sénégalais qu’étrangers.
L'Obs: Avez-vous profité de cette trêve pour développer des projets en solo?
Dry-Gun: Effectivement, nous avons développé pas mal de choses, chacun de son côté, mais c’était toujours en rapport avec l’industrie musicale et du hip-hop. Un membre du groupe (Gofu) a sorti un album solo intitulé : «Sénégal-Mauritanie», en collaboration avec Laye B (rappeur mauritanien). Il y a eu d’autres travaux en parallèle. Par exemple, avec l’aide de mes deux compères, j’ai créé une structure qui s’appelle «Galsen shop». Il s’agissait de vulgariser des marques locales. Nous avons également participé à plusieurs compilations, notamment avec Amnesty. Jojo, lui, a travaillé toujours dans la musique avec d’autres artistes de la place.
Jojo: Nous avons aussi participé à beaucoup de festivals, d’évènements culturels durant ces 5 ans. Nous ne sommes pas restés dans le mutisme total. Nous avons accompagné beaucoup d’initiatives, toujours est-il que nous étions concentrés sur le projet d’album. Il fallait le peaufiner, faire des recherches qui vont avec l’expérience qu’on a acquise durant toutes ces années. C’est très normal qu’après cinq années, après avoir emmagasiné tout cela qu’on propose quelque chose, sous une autre forme, par rapport à notre vision.
L'Obs: On a annoncé votre come-back depuis plus de 2 ans. Y'avait-il un blocage?
Jojo: Oui. Nous voulions revenir depuis longtemps, mais à un moment donné, nous avons eu un déclic avec Ama Diop. Il a voulu participer au projet, pas simplement en tant que réalisateur, mais en tant que co- producteur. Il était hors du pays, mais il nous a demandé de l’attendre avant de sortir l’album car il avait une proposition à nous faire. Donc, c’est ce qu’on a fait. On l’a attendu, et il est venu. Après discussion, nous avons remarqué que nous avions la même vision des choses. Ama Diop nous a proposé son savoir-faire, son talent, parce que c’est quelqu’un de talentueux. Mais pendant toutes ces années, il n’a pas beaucoup parlé, ne s’est pas fait voir.
Ce qui prime pour lui, c’est le travail. Il fallait travailler et laisser le nom se faire par la force de l’abnégation, ce qu’il a réussit avec brio. Et travailler avec lui a été un plaisir. On pouvait avoir des divergences, mais tout allait dans le sens d’améliorer le produit. Donc c’est ce qui a fait que nous ayons eu du retard par rapport au projet. Le destin a voulu qu’on attende la main de Ama Diop et au moment où nous étions encore prêts à sortir l’album, un autre a débarqué de la Suède avec presque la même vision que nous. Cela était une suite logique et on a attendu cette personne qui nous a fait beaucoup de propositions qui correspondaient avec ce que nous avons voulu faire. On a élargi, c’est cela qui a fait que l’album a pris tout ce temps-là.
L'Obs:Yat Fu, était réputé pour sa virulence, son style hardcore. Êtes-vous toujours dans cette dynamique?
Dry-Gun: Le mot hardcore dépend de l’interprétation qu’on en fait ! Je pense que le hardcore, c’est dans les textes. Un texte d’amour même peut être hardcore dans la façon de l’écrire. L’album est très varié, mais nous sommes toujours sur la même dynamique.
L'Obs: Pourquoi avez-vous choisi de baptiser votre 4e produit, Kaddu wurus (parole en or)?
Gofu: C’est une continuité de tout ce que Yat Fu a eu à faire dans le passé depuis 1998. Le premier album, c’est Fenku Yat Fu (émergence du Yat Fu), le second, Yonentu Rap Bi (les prophètes du Rap) et le troisième Niettel Lu Bet (3e œil). Yat Fu est né pour être un missionnaire du hip-hop. L’adage dit que si la parole est d’argent, le silence est d’or. Mais dans Kaddu Wurus qui compte 20 titres, nous avons voulu, entre autres thèmes développés, montrer que la parole doit être d’or. De nos jours, beaucoup ne respectent pas leur parole. La personne doit toujours tenir sa parole, nous avons des valeurs et il faut tout faire pour les préserver.
L'Obs: Vous faites partie des précurseurs du hip-hop. Aujourd’hui, il y a beaucoup de styles qui se sont greffés au hip-hop? Quelle appréciation en faites-vous?
Gofu: C’est ça la musique à vrai dire ! Elle évolue. Ce qui importe, c’est de suivre l’évolution et je pense que nous sommes dans la même constance. N’empêche, chacun a sa préférence. Certains aiment le classique et soutiennent que le Trap-music (nouveau style de rap), c’est un peu facile en fait, surtout qu’en studio on peut dropper. Donc, je pense que c’est une question de goût. On peut être moderne comme on peut rester «old school», (vieille école).
L'Obs: Les groupes de Rap de votre génération (années 90), se sont pratiquement tous défaits. C’est quoi le secret de la longévité de Yat Fu?
Gofu: Je pense que les gens ont d’autres préoccupations. A un certain moment de la vie, les gens ne se limitent plus à faire du Rap uniquement. Ce qui amène certains groupes à se dissoudre parce qu’ils ne partagent plus la même vision. Nous concernant, nous partageons la même vision. En sus de cela, on se connaît depuis notre enfance. Alors aujourd’hui même si chacun a son propre business, on se retrouve toujours dans la musique. Rien n’a changé, jusqu’ici tout se passe bien.
L'Obs: Faut-il être des amis, pour pouvoir se supporter aussi longtemps?
Gofu: Pas forcément ! A mon avis, dans un groupe, on ne devrait pas tout simplement être des amis pour que le groupe marche. Pour le bon déroulement du groupe, il faut partager les mêmes convictions, avoir la même vision. Il faut aller dans la même direction pour être ensemble. En ce qui nous concerne, nous sommes aussi des amis avant tout. C’est la fraternité…
L'Obs: Certains rappeurs sont dans des mouvements citoyens comme «Y’en a Marre». Quels sont vos rapports avec eux?
Jojo: En ce qui nous concerne, nous prenons part à tout ce qui n’a pas une connotation politique. On ne nous entend pas sur certaines choses inutiles, des détails qui n’en valent pas la peine. C’est-à-dire passer son temps à insulter dans des radios et télévisions. Je ne parle pas du cas de «Y’en a marre». Nous n’en faisons pas partie, mais nous sommes des amis. D’ailleurs, nous partageons le même studio d’enregistrement.
L'Obs: Votre retour se fera en grande pompe avec le lancement du 1er festival Made-in. Pouvez-vous, nous en parler?
Jojo: Ce festival a été initié pour répondre aux problématiques de la musique. Mais nous n’avons pas la prétention d’être des magiciens qui vont d’un coup de baguette régler tout de suite les problèmes.Ama Diop, qui en est l’initiateur, a réalisé qu’aujourd’hui, il faut faire des propositions de plateformes, dans le but de renforcer les capacités des acteurs de la musique. C’est une façon de faire retourner les musiciens aux principes de base. C’est-à-dire apprendre à lire les partitions, faire le solfège pour connaître l’Abc du métier surtout pour les instrumentistes. C’est très important parce que c’est devenu un langage universel. Il y a des problèmes qui gangrènent le métier. Le progrès des Technologies de l’information et de la communication (Tic) fait qu’aujourd’hui, on a des logiciels qui facilitent le travail au point qu’on n’a plus besoin d’aller dans une école de musique pour pouvoir faire un instrumental, par exemple. C’est vrai qu’apprendre sur le tard c’est bien, mais, on a toujours besoin d’un minimum de formation.
Propos receuillis par Chimere Junior Lopy (L'Observateur)


























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